Omar Djellil et le FN
« Marine Le Pen l’attrape-tout » titrait récemment l’hebdomadaire Le Point. A-t-elle happé dans ses filets Omar Djellil, président de l’association Présence citoyenne et secrétaire général d’une mosquée marseillaise ? L’intéressé qui fait le buzz depuis son rapprochement remarqué avec un élu FN local dément formellement. Entretien.
Vous avez invité Stéphane Durbec, un élu FN dans la mosquée la plus fréquentée de Marseille. Quel est le sens de votre démarche ?
Elle est avant tout religieuse. Le Prophète dialoguait avec ses ennemis et ceux qui voulaient combattre l’Islam. On sait tous qu’en France c’est le FN qui motive les débats. A Marseille, dès qu’un projet de construction de lieu de culte pointe, ils sont les premiers à monter au créneau. Le bureau de la mosquée s’est réuni et a validé cette rencontre avec Stéphane Durbec. En l’invitant, nous avons souhaité lui montrer qu’ici on ne prononce ni discours violent ni fondamentaliste. Pareillement, en lui offrant un exemplaire du Saint Coran, je l’ai mis au défi de trouver à l’intérieur des écrits qui cautionnent des comportements déviants. C’était une première pour lui, et au terme de cette journée, sa vision sur l’Islam a changé.
C’est-à-dire ?
Il a pu constater par lui-même que la mosquée est un lieu serein, convivial. Les gens étaient avenants et heureux de voir qu’on s’était déplacé pour eux. Il s’est aussi entretenu avec les commerçants du quartier, des personnes à qui on donne rarement la parole dans les médias et là encore la surprise a été totale. Les gens ont exprimé un ras-le-bol, le même que des français dits « de souche » à savoir des problèmes d’insécurité, de violence, de chômage… On a coutume d’opposer les gens dans leurs douleurs alors que finalement elles sont communes pour tous. Désormais, Stéphane est capable de faire la distinction entre la réalité et l’imaginaire que nous avons en partie alimenté.
Les musulmans seraient responsables de la mauvaise presse dont ils pâtissent ?
En partie et je précise bien en partie, oui. Quand des filles sont brûlées dans des caves, des femmes abandonnées avec plusieurs enfants à leurs charges, rejetées par leurs proches, aucun imam ne s’est indigné publiquement. Personne n’a condamné ces actes indignes et dit qu’en aucun cas l’islam n’autorisait ce genre d’agissements. Forcément, quand on se tait, les gens supposent qu’on cautionne. J’ai été le premier à dire à Marseille qu’il était inadmissible de voir des religieux d’excommunier des femmes parce qu’elles sont dans un foyer monoparental. Maintenant, ce mutisme de la communauté s’explique aussi par le tapage médiatique subi depuis le 11 septembre. Quand on prend position pour l’islam, on est trop vite taxé d’extrémiste.
Quelle a été la réaction de la communauté musulmane dans son ensemble ?
Très positive. Beaucoup de fidèles ont salué l’initiative. D’ailleurs à Paris ma démarche est reprise, des rencontres du même genre sont organisées. L’ UAM 93 nous soutient depuis le début dans notre action. Etrangement, ce sont les religieux financés par les politiques qui se sont montrés les plus critiques. Et je n’ai pas de leçons à recevoir de « khobsistes » arrosés de subventions et nommés par le gouvernement. Ceux qui représentent l’Islam, ce sont ceux qui parlent avec toutes les composantes de la société française, pas au nom de leur intérêt propre. Moi j’assume ma foi religieuse et mon patriotisme français. La communauté musulmane doit revendiquer son appartenance à la France, il faut déclarer son amour à son pays. C’est malheureux mais on est si stigmatisé qu’aujourd’hui, on se doit d’affirmer qu’on est fier d’être français, même si cela semble normal. Il faut rassurer les gens.
Qu’espérez-vous du FN aujourd’hui ?
Qu’il cesse de taper sur les musulmans et qu’ils comprennent que nous aimons notre pays, que nous sommes des personnes qui respectons les lois et qui les acceptent. Nous avons ouvert le dialogue avec des gens qui ne nous aiment pas, et on constate que c’est efficace. Stéphane Durbec était hostile à la construction d’une mosquée à Marseille, aujourd’hui il prêche notre cause dans son parti. Rendez-vous compte de l’impact, aujourd’hui Marine Le Pen est coincée. Elle est confrontée à l’aile dure de son parti, les identitaires et doit prendre en considération les modérés. Quoi qu’il arrive, on ne pourra plus dire que nous n’avons pas essayé d’engager le dialogue et faire avancer les choses.
Torpiller le parti, c’est une chose. Mais pensez-vous sincèrement qu’une simple rencontre changera la donne ?
Non, mais nous n’essayons pas de changer la ligne directrice du Front National. Nous ne nous adressons pas aux identitaires du parti, mais aux modérés, à savoir les personnes qui ont rejoint le parti par dépit, les déçus de la politique conduite par la Gauche et la Droite. Il y a une grande différence entre l’ancien électorat et le nouveau. Aujourd’hui, la majorité des électeurs se sont sentis abandonnés par les politiques dans leur besoin de sécurité, de travail, de logement. Leur préoccupation première n’est pas l’Islam mais l’insécurité. Je partage leur sentiment et je les comprends. Je ne vais pas leur taper dessus.
Oui, enfin les propos de Front National et de ses militants sur l’islam sont souvent loin d’être modérés…
Pas plus qu’ailleurs. C’est bien l’UMP qui a initié la loi contre le voile intégral ? La banalisation des propos anti-sémites, islamophobes ou anti-chrétiens n’est pas l’apanage du Front National. Jean Marie Le Pen est pro-arabe, ses positions sur le conflit palestinien le prouvent. Et puis il est sur la ligne de la réconciliation nationale quand sa fille est davantage tentée par une politique identitaire, à l’instar de N. Sarkozy. Ils invoquent les « racines chrétiennes » de la France, et nous dans tout ça, on nous met où, dans un bateau ? De son côté le PS a une relation ambigüe avec les musulmans, quasi coloniale. On est «enfants d’immigrés » ou « issus de la diversité ». Je reconnais que le FN a un discours racial, mais il met en exergue les travers des autres.
Quels sont vos projets pour la suite ?
On a monté un centre de réflexion avec Stéphane Durbec et je peux d’ores et déjà vous dire que des personnalités de la communauté musulmane vont se joindre à nous. Nous faisons des propositions pour 2012, que nous soumettons au FN mais aussi aux autres partis majoritaires. Tous doivent aller dans le sens de l’apaisement et nous espérons des signes significatifs de tout le monde.
Souhir BOUSBIH
paru le 07/06/2011





