Il y a des livres que l’on referme et que l’on range. D’autres prolongent leur chemin bien après la dernière page. La Part absente, de Rachida Brakni, appartient à cette seconde catégorie. Plus qu’un récit à résumer, l’ouvrage ouvre plusieurs lignes de réflexion autour de la mémoire, de l’identité, des femmes, des territoires et de ce que chacun peut transporter d’une histoire familiale ou collective sans toujours en avoir pleinement conscience.
Par Aouatef REZZIG-SAHLI
Courir après le temps, trouver sa place
Très tôt dans le livre surgit cette phrase : « Dans cette course de fond, il faut maintenir l’allure. » La formule dépasse rapidement l’idée d’une simple course.
Une autre phrase vient interroger la place de celui qui crée : « L’artiste n’est pas forcément le plus à même de parler de son travail. » Une œuvre, une fois publiée, n’appartient plus tout à fait à son auteur. Elle passe de celui qui émet à celui qui reçoit.
La Part absente interroge également la place que la société attribue aux individus. Le livre évoque ceux qui peuvent être dénigrés ou jugés pour ce qu’ils sont simplement parce qu’ils vivent dans « un lieu relégué à la marge de la société ».
À Marseille, la séparation symbolique entre le nord et le sud reste profondément ancrée dans les représentations.
Une adresse peut ainsi arriver avant une personne. Avant son histoire. Avant sa personnalité.
Entre les deux rives, ce que la mémoire transporte
La Part absente convoque nécessairement l’Algérie, la France, la Méditerranée et cette histoire qui continue de circuler d’une génération à l’autre.
L’une des images les plus fortes du livre se joue presque dans un détail : Karima devient Karina. Une seule lettre disparaît, le M. Elle évoque le passage, la rupture, le déplacement et ce qui peut se perdre lorsqu’une identité traverse les frontières, les langues ou les générations.
Le roman évoque également « le seul pont en mesure de relier les deux rives de la Méditerranée ». Une lettre qui disparaît. Un pont qui relie. Deux rives. Deux histoires.
L’identité apparaît alors non comme une réalité parfaitement fixe, mais comme une construction faite de déplacements, d’absences, de transmissions, de silences et de fragments que chacun tente parfois de remettre ensemble.
« Pourquoi s’encombrer du passé… » Mais peut-on véritablement avancer lorsque certaines mémoires n’ont jamais trouvé leur place ? Retrouver une mémoire peut passer par la connaissance, la transmission et l’écriture.
Les femmes, les silences et les parts absentes
C’est peut-être dans la place accordée aux femmes que La Part absente prend l’une de ses dimensions les plus fortes.
Sans dévoiler l’intrigue, plusieurs passages mettent en scène des femmes qui font corps autour de l’une d’entre elles. Au-delà de ce qui lui arrive, c’est le mouvement collectif qui frappe : entourer, protéger, prendre soin.
Cette solidarité fait émerger une question qui dépasse largement la fiction : que fait un entourage lorsqu’une femme traverse une épreuve ? Se rapproche-t-il d’elle ou choisit-il parfois le silence, le jugement ou le détournement du regard ?
Le roman renvoie également à ces femmes dont l’expérience de la guerre d’Algérie a parfois été recouverte par le grand récit de l’Histoire. Derrière ces récits existent aussi des corps, des violences, des silences et des mémoires transmises d’une génération à l’autre.
Le livre ressemble alors à une photographie dont il faudrait retrouver les morceaux. Une mère, une fille, une terre, une mémoire, une histoire familiale : chacune peut contenir une partie manquante de l’autre.
Rachida Brakni ouvre un espace où se croisent la mémoire familiale, l’histoire franco-algérienne, la place des femmes et la question de la transmission. Certaines lectures s’effacent rapidement. D’autres laissent une trace parce qu’elles continuent de poser des questions une fois le livre refermé. La Part absente appartient à celles-là.